Suzanne Roussi Césaire, en finir avec le grand camouflage

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Suzanne Roussi Césaire, doublement oubliée

Puisque ce panthéon a pour but de ramener à nos mémoires des oublié.e.s et des effacé.e.s de l’histoire, ce nouveau portrait de la série est doublement important car c’est celui d’une double oubliée : Suzanne Roussi Césaire (1915–1966).

Le peu d’hommages qui lui ont été faits dans la presse française sont sur le mode passif, celui de “femme de”. On lit ainsi “la belle chabine” dans La Croix ou encore “l’aimée de Césaire” dans Libération.

Pourtant, son héritage est important, juste minimisé par ce même “gaze” / regard dominant qui fait que l’on se souvient de Césaire comme le poète “exotique” du Cahier d’un retour au pays natal, et non comme le poète et homme politique subversif du Discours sur le colonialisme.

Sa vie, en quelques lignes : issue de la classe moyenne martiniquaise, elle étudie les lettres à l’Ecole Normale Supérieure, où elle rencontre Aimé Césaire. Elle l’épouse en 1937, ils créeront ensemble la revue Tropiques et auront six enfants. Après l’aventure Tropiques, elle ne publiera plus rien (hormis une pièce de théâtre sur l’abolition de l’esclavage dont le manuscrit n’a jamais été retrouvé). Elle devient professeure au lycée Schoelcher à Fort-de-France. Elle divorce d’Aimé Césaire au début des années 1960 et décède quelques années plus tard.

Ina Césaire, fille de Suzanne Césaire, rapporte en conclusion du recueil de Daniel Maximin (Le Grand Camouflage — Ecrits de dissidence (1941–1945), où l’on peut retrouver toute l’œuvre de Suzanne Césaire) que sa mère lui disait souvent : “ta génération sera celle des femmes qui choisissent”.

Oubliée aussi parce que femme ? Sans doute, c’est en tout cas une lecture que l’on peut faire de sa vie.

Suzanne Césaire n’est pas la seule précurseure oubliée de la négritude francophone. On peut citer les sœurs Nardal et notamment Paulette Nardal, la première femme noire inscrite à la Sorbonne, qui a inscrit Léopold Sédar Senghor à l’université. Elle a reçu des musiciens et écrivains panafricains majeurs comme Marcus Garvey lors d’événements intellectuels lors de salons artivistes chez elle. Elle a créé la bilingue Revue du Monde Noir, inspirant non seulement le mouvement de la négritude, mais aussi celui de l’afro-féminisme et du féminisme intersectionnel.

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source : Wikimedia Commons

Voici un très bon article au sujet de Paulette Nardal sur “La première France info — Le portail des outre-mer”, feu France Ô.

La revue Tropiques, un outil de reconquête de soi

En 1941, Suzanne Césaire crée avec son mari Aimé Césaire et René Ménil la revue Tropiques.

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source : Centre Pompidou

Dès le premier numéro, elle est très claire dans ses intentions avec Tropiques : cette revue sera un outil de découverte et de fierté de soi, dans des récits martiniquais aussi universels que les récits métropolitains.

“Il est maintenant urgent de se connaître soi-même, d’oser s’avouer ce qu’on est, d’oser se demander ce qu’on veut être.

Ici aussi, des hommes naissent, vivent et meurent.

Ici aussi, se joue le drame entier.”

— extrait de l’article Léo Frobenius et le problème des civilisations dans le premier numéro de Tropiques.

Pour Suzanne Césaire, l’universalisme français est une imposture, et une impasse pour qui n’est pas blanc. Elle explique cela dans son dernier écrit pour la revue, “Le Grand camouflage”.

Ce “grand camouflage” c’est pour elle l’aliénation, le reniement de soi et l’impasse de l’assimilation du colonisé antillais (la Martinique n’est pas encore un département français quand elle écrit cela) :

“il ne peut plus accepter sa négritude, il ne peut pas se blanchir”.

Ce grand camouflage ne peut se résoudre qu’en refusant cet idéal d’assimilation, en réinvestissant fièrement, sans concession, de manière révolutionnaire, sa part de négritude “au son nocturne du tambour d’Afrique dans ces cœurs insulaires”.

Du Fanon avant l’heure !

La revue sera censurée deux ans après sa création sous le régime de Vichy, jugée “révolutionnaire, raciale et sectaire”, des critiques qui ressemblent à celles que l’on entend au sujet du mouvement antiraciste intersectionnel aujourd’hui … Et … quatre-vingt ans plus tard !

La réponse de l’équipe de la revue vaut le détour :

“Nous avons reçu votre réquisitoire contre Tropiques.

« Racistes », « sectaires », « révolutionnaires », « ingrats et traîtres à la Patrie », « empoisonneurs d’âmes », aucune de ces épithètes ne nous répugne essentiellement.

« Empoisonneurs d’âmes » comme Racine, au dire de Messieurs de Port-Royal. « Ingrats et traîtres à notre Mère Patrie » comme Zola, au dire de la presse réactionnaire. « Révolutionnaires » comme l’Hugo des « Châtiments ». « Sectaires », passionnément comme Rimbaud et Lautréamont. « Racistes », oui. Du racisme de Toussaint Louverture, de Claude Mac Ray et de Langston Hughes — contre celui de Drumont et de Hitler.

Pour ce qui est du reste, n’attendez de nous ni plaidoyer, ni vaines récriminations ni discussion même. Nous ne parlons pas le même langage.”

#micdrop. On aurait voulu les rencontrer.

Ce n’est pas la première revue citée dans ce panthéon décolonial à avoir connu la censure, des bouts de papier underground publiés à quelques exemplaires seulement pourtant.

C’est dire le danger que représentent les cultures minoritaires dès qu’elles sortent du folklore toléré qu’on leur accorde et se présentent complètement, complexes, plurielles, puissantes et universelles.

Le diable se cache dans les détails et Suzanne Césaire avec ses compagnons de Tropiques, l’avait bien compris. Les clichés les plus anodins voire positifs sont le dernier rempart et le cœur de l’oppression raciste car ils durent dans le temps, et c’est par la culture et les contre-récits que l’on sera capables de réellement en finir avec le récit raciste dominant. Comme le disait Senghor dans son Poème liminaire à propos des tirailleurs sénégalais :

« Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur

Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.« 

Une militante poético-politique

À l’entre-deux-guerres, en gros, il y a deux grands mouvements qui s’opposent au colonialisme : le communisme et le surréalisme — utopiste révolutionnaire exalté.e, cela reste une valeur sûre pour changer le monde !

Suzanne Césaire sera des deux aventures.

L’auteur du Manifeste du surréalisme, André Breton, est un ami proche de Suzanne et Aimé Césaire.

Et l’on peut citer le tract anticolonialiste signé de plusieurs grands poètes surréalistes français au moment de l’exposition coloniale de 1931, notamment André Breton, Paul Eluard, Aragon et René Char :

anticolonialisme france surrealisme expo coloniale
source : Centre Pompidou

« Ne visitez pas l’Exposition Coloniale

la complicité de la bourgeoisie tout entière dans la naissance d’un concept nouveau et particulièrement intolérable : la « Grande France ». C’est pour implanter ce concept-escroquerie que l’on a bâti les pavillons de l’Exposition de Vincennes. Il s’agit de donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu’il leur faudra pour entendre sans broncher l’écho des fusillades lointaines. Il s’agit d’annexer au fin paysage de France, déjà très relevé avant-guerre par une chanson sur la cabane-bambou, une perspective de minarets et de pagodes.

A propos, on n’a pas oublié la belle affiche de recrutement de l’armée coloniale : une vie facile, des négresses à gros nénés, le sous-officier très élégant dans son complet de toile se promène en pousse-pousse, traîné par l’homme du pays — l’aventure, l’avancement.« 

Des mots tranchants loin de la bohème du poète, qui montrent que non, l’imaginaire colonial n’était pas nécessairement une évidence et un “non-sujet” au temps des expositions “universelles”, mais bel et bien un projet politique, qui a certes gagné à ce moment là, mais a toujours eu ses opposants politiques et culturels.

Pour revenir à Suzanne Césaire, elle croit à un dialogue intéressant entre poésie surréaliste et anticolonialisme. Sous un régime de censure, la poésie imagée qu’offre le surréalisme reste encore le meilleur maquis :

“Parmi les puissantes machines de guerre que le monde moderne met à notre disposition (…), notre audace a choisi le surréalisme qui lui offre actuellement les chances les plus sûres de succès. (…)

Loin de contredire, ou d’atténuer, ou de dériver notre sentiment révolutionnaire de la vie, le surréalisme l’épaule. Il alimente en nous une force impatiente, entretenant sans fin l’armée massive des négations.”

Le surréalisme, ce sont les fulgurances, le rêve, les associations immédiates et subconscientes, celles de l’enfance, du soi profond, qui n’est pas encore aliéné par la société. Suzanne Césaire voit dans cette poésie une autre manière de militer, non plus en négation à un imaginaire oppresseur, mais en création d’un imaginaire nouveau.

C’est une manière de sortir de l’impasse du “grand camouflage” citée plus haut, et d’inventer une créolité positive “à la croisée. Croisée des races et des cultures.” écrit-elle dans Tropiques.

Une “parenthèse mémorielle” en conclusion

Parce que tout est lié, parce que Suzanne Roussi Césaire a enseigné au lycée Schoelcher, et parce que la pièce de théâtre Aurore de la liberté qu’elle a écrite en 1955 traite de l’importante révolte d’esclaves martiniquais de 1848 qui a mené à l’abolition, voici une vidéo d’analyse intéressante sur la polémique mémorielle de mai dernier après la destruction de statues de Schoelcher en Martinique par des militants antiracistes, avec quelques rappels de vocabulaire salutaires quand on parle d’histoire et de mémoire :

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