Roland Barthes, déconstruire les mythologies du colonialisme

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A l’affiche du panthéon décolonial aujourd’hui : le sémiologue Roland Barthes (1915 – 1980), l’un des premiers écrivains à analyser notre société de l’image et de la consommation de masse.

Les « mythologies », ces évidences frauduleuses

Pour Roland Barthes, il y a derrière les mots et les images auxquels nous sommes exposé.e.s quotidiennement l’air de rien, toujours un parti-pris, un sens caché, une idéologie qui se fait passer pour de l’objectivité universelle et immuable.

C’est dans son recueil de billets Mythologies qu’il développe ce thème : dans différentes revues entre 1955 et 1957, il démystifie chaque mois un sujet grand-public d’actualité ou de pop culture comme : les photos choc, le Tour de France, les recettes d’ELLE Magazine ou les pubs pour tout ce qui nettoie “en profondeur” (il se régalerait à l’heure d’Instagram !).

À cette époque, l’empire colonial français est affaibli mais pas fondamentalement remis en question. Quelques personnalités signent des tribunes et mènent des actions frontales pour la décolonisation. Roland Barthes n’est pas de ceux là, il n’est pas un “intellectuel engagé” comme on dit. Et pourtant, dans Mythologies, les thèmes de la colonisation et du racisme sont très présents. Il est dans un combat moins visible mais plus profond : celui du temps long, celui du sens des mots et des images, celui des imaginaires.

Cet article contient beaucoup d’extraits longs de Mythologies, véritable concentré de punchlines, un texte intransigeant qui fait réfléchir sur les sujets pop et politiques, et qui vaut vraiment le coup d’être lu en entier.  Un texte qui a plus de soixante ans et qui pourtant résonne très (trop) justement avec la France d’aujourd’hui. 

Le colonialisme pour expliquer le concept même de “mythologie”

La question coloniale et plus largement raciale a une place importante et même centrale dans Mythologies : elle est abordée dans une dizaine de mythologies sur la cinquantaine du recueil, et c’est avec l’exemple de la photo du “nègre soldat” que Barthes décortique comment fonctionne le mythe moderne.

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Par étapes, cela donne :

“(…) je suis chez le coiffeur, on me tend un numéro de Paris-Match. Sur la couverture, un jeune nègre vêtu d’un uniforme français fait le salut militaire, les yeux levés, fixés sans doute sur un pli du drapeau tricolore.

Cela, c’est le sens de l’image. Mais, naïf ou pas, je vois bien ce qu’elle me signifie : que la France est un grand Empire, que tous ses fils, sans distinction de couleur, servent fidèlement sous son drapeau, et qu’il n’est de meilleure réponse aux détracteurs d’un colonialisme prétendu, que le zèle de ce noir à servir ses prétendus oppresseurs.

Cet exemple résonne fort avec les plaquettes de rapports d’activité corporate qui font du “Benetton-washing” et montrent en couverture des équipes souriantes, cosmopolites, mixtes, intergénérationnelles, gay-friendly et incluant des personnes handicapées, souvent pour faire l’économie d’un réel questionnement sur l’inclusion.

Pour Barthes, le mythe est une “parole dé-politisée”, c’est-à-dire volontairement et proactivement vidée de sa portée politique :

“Dans le cas du nègre-soldat, (…) ce qui est évacué, ce n’est certes pas l’impérialité française (bien au contraire, c’est elle qu’il faut rendre présente) ; c’est la qualité contingente, historique, en un mot : fabriquée, du colonialisme.

Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler ; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat : si je constate l’impérialité française sans l’expliquer, il s’en faut de bien peu que je ne la trouve naturelle, allant de soi : me voici rassuré.”

Les mots sont aseptisés, leur évidence est soutenue par des images immédiates, mais parfois la fraude est plus élaborée et passe par le lexique, comme il le développe dans la mythologie “Grammaire africaine” :

“Le vocabulaire officiel des affaires africaines (…) n’a aucune valeur de communication, mais seulement d’intimidation. Il constitue (…) un langage chargé d’opérer une coïncidence entre les normes et les faits, et de donner à un réel cynique la caution d’une morale noble.

BANDE (de hors-la-loi, rebelles ou condamnés de droit commun). — (…) La dépréciation du vocabulaire sert ici d’une façon précise à nier l’état de guerre, ce qui permet d’anéantir la notion d’interlocuteur. « On ne discute pas avec des hors-la-loi. » La moralisation du langage permet ainsi de renvoyer le problème de la paix à un changement arbitraire de vocabulaire. Lorsque la « bande » est française [en revanche], on la sublime (…).”

Cela fait penser au vocabulaire des “événements” et du “maintien de l’ordre” qui a duré plusieurs décennies pour désigner la guerre d’Algérie. Ou plus récemment, au choix du mot « émeutes » pour désigner les révoltes de 2005 en banlieue face notamment aux violences policières racistes. Des événements ou la préservation de sa sécurité, comment être contre cela ?

Il poursuit :

“DESTIN. — C’est au moment même où (…) les peuples colonisés commencent à démentir la fatalité de leur condition, que le vocabulaire bourgeois fait le plus grand usage du mot Destin. (…) Ce n’est pas la conquête militaire qui a soumis l’Algérie à la France, c’est une conjonction opérée par la Providence qui a uni deux destins. (…) Phraséologie : « Nous entendons, quant à nous, donner aux peuples dont le destin est lié au nôtre, une indépendance vraie dans l’association volontaire. » (M. Pinay à l’ONU.)

DIEU. Forme sublimée du gouvernement français. Phraséologie : (…) «… Avec l’abnégation et la souveraine dignité dont elle a toujours donné l’exemple… Votre Majesté entend ainsi obéir aux volontés du Très-Haut. » (Lettre de M. Coty à Ben Arafa, démissionné par le gouvernement.)”

Ces exemples de “Destin” et de “Dieu” renvoient directement à la fondatrice “mission civilisatrice” de Jules Ferry.

Le contenu du message ne suffit pas à faire le mythe, ce dernier doit devenir une simple expression du quotidien :

“C’est parce que la mission de la France [est] donné[e] grammaticalement comme postulat que nous ne pouvons (…) [la] contester (la mission de la France : mais, voyons, n’insistez pas, vous savez bien…).

La notoriété est la première forme de la naturalisation.

Universalisme et double standard

Déjà dans les années 1950, Barthes touche du doigt le problème central de la question raciale en France en 2020 : plus personne ne croit dans l’universalisme à la française, on sait qu’il ne fonctionne pas. Les chiffres concernant les discriminations raciales contredisent sans exception cet idéal, oui, y compris pour les personnes qui cocheraient toutes les cases de l’assimilation.

Barthes donne deux exemples de cet humanisme à géométrie variable :

Tout d’abord avec l’exposition américaine “La grande famille des hommes” qui a parcouru le monde dans les années 1950 et 1960 et “dont le but était de montrer l’universalité des gestes humains dans la vie quotidienne à travers le monde.« 

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Il s’interroge sur la réelle universalité du Travail, et une partie de son interrogation est d’ordre racial :

“Il ne sera jamais loyal de confondre dans une identité purement gestuelle l’ouvrier colonial et l’ouvrier occidental (demandons aussi aux travailleurs nord-africains de la Goutte d’Or ce qu’ils pensent de la grande famille des hommes).”

Le deuxième exemple, “La croisière du Batory” est une comparaison de l’utilisation du vocabulaire de la liberté dans deux articles du Figaro : d’un côté, un reportage en immersion en Russie, qui dépeint un peuple en réalité accueillant, amoureux de Paris, loin de l’image négative et fermée de l’Union soviétique ; de l’autre côté, un article sur des militaires refusant d’intervenir en Algérie :

“Si le peuple russe est sauvé, c’est comme reflet des libertés françaises. (…) Lorsque quatre cents rappelés de l’armée de l’Air ont refusé, un dimanche, de partir pour l’Afrique du Nord, le Figaro n’a plus parlé d’anarchie sympathique et d’individualisme enviable : comme il ne s’agissait plus ici de musée ou de métro, mais bien de gros sous coloniaux, le «désordre» n’était plus, tout d’un coup, le fait d’une glorieuse vertu gauloise, mais le produit artificiel de quelques « meneurs » ; il [était devenu] sur la route d’Algérie, trahison honteuse. Le Figaro connaît bien sa bourgeoisie : la liberté en vitrine, à titre décoratif, mais l’Ordre chez soi, à titre constitutif.”

Les valeurs se plient aux intérêts et servent le reste du temps de concept marketing efficace pour exporter la marque France.

L’exotisme, un racisme sympa

Dans “Bichon chez les Nègres”, Roland Barthes désamorce, à l’occasion d’un dossier dans Paris Match, le mythe de l’explorateur blanc chez les sauvages, mythe que l’on peut raccrocher à celui du “sauveur blanc” (voir le très drôle compte instagram Barbie Savior à ce sujet).

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Bonne lecture de ce savoureux morceau choisi :

“Un ménage de jeunes professeurs a exploré le pays des Cannibales pour y faire de la peinture ; ils ont emmené avec eux leur bébé de quelques mois, Bichon. On s’est beaucoup extasié sur le courage des parents et de l’enfant.

D’abord, il n’y a rien de plus irritant qu’un héroïsme sans objet. (…) Si les dangers courus par le jeune Bichon (torrents, fauves, maladies, etc.) étaient réels, il était proprement stupide de les lui imposer, sous le seul prétexte d’aller faire du dessin en Afrique et pour satisfaire au panache douteux de fixer sur la toile « une débauche de soleil et de lumière » (…)

Le voyage des parents de Bichon dans une contrée située d’ailleurs très vaguement, et donnée surtout comme le Pays des Nègres Rouges, (…) dont le nom légendaire propose déjà une ambiguïté terrifiante entre la couleur de leur teinture et le sang humain qu’on est censé y boire (…).

Le jeune Bichon, lui, (…) oppose sa blondeur, son innocence, ses boucles et son sourire, au monde infernal des peaux noires et rouges aux scarifications et aux masques hideux.

Naturellement, c’est la douceur blanche qui est victorieuse : Bichon soumet « les mangeurs d’hommes » et devient leur idole (les Blancs sont décidément faits pour être des dieux). Bichon est un bon petit Français, il adoucit et soumet sans coup férir les sauvages : à deux ans, au lieu d’aller au bois de Boulogne, il travaille déjà pour sa patrie, tout comme son papa (…).

Les confrontations sont multipliées où l’enfant blanc est seul, abandonné, insouciant et exposé dans un cercle de Noirs potentiellement menaçants (la seule image pleinement rassurante du Nègre sera celle du boy, du barbare domestiqué, couplé d’ailleurs avec cet autre lieu commun de toutes les bonnes histoires d’Afrique : le boy voleur qui disparaît avec les affaires du maître). (…)

L’astuce profonde de l’opération-Bichon, c’est de donner à voir le monde nègre par les yeux de l’enfant blanc : tout y a évidemment l’apparence d’un guignol. (…) Voilà le lecteur de Match confirmé dans sa vision infantile, installé un peu plus dans cette impuissance à imaginer autrui que j’ai déjà signalée à propos des mythes petits-bourgeois.

Au fond, le Nègre n’a pas de vie pleine et autonome : c’est un objet bizarre ; il est réduit à une fonction parasite, celle de distraire les hommes blancs par son baroque vaguement menaçant : l’Afrique, c’est un guignol un peu dangereux. (…)

Et maintenant, si l’on veut bien mettre en regard de cette imagerie générale (Match : un million et demi de lecteurs, environ), les efforts des ethnologues (…) obligés de manier ces notions ambiguës de « Primitifs » ou d’« Archaïques », la probité intellectuelle d’hommes comme Mauss, Lévi-Strauss ou Leroi-Gourhan aux prises avec de vieux termes raciaux camouflés, on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. (…)

La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre. Nous vivons encore dans une mentalité pré-voltairienne, voilà ce qu’il faut sans cesse dire.”

D’habitude, on commente le texte mais avec Barthes, pas besoin, la dissection du mythe est claire comme de l’eau de roche, pas confortable à lire, mais claire !

Il décrypte aussi le procédé exotisant de l’Orient (entendre ici l’Asie orientale) dans sa mythologie sur le film italien “Continent perdu”.

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“Le film est euphorique, tout y est facile, innocent. Nos explorateurs sont de braves gens, occupés dans le repos à d’enfantins divertissements [comme] jouer avec un petit ours-mascotte (la mascotte est indispensable à toute expédition : (…) pas de reportage tropical sans singe).

C’est dire que ces bons ethnologues ne s’embarrassent guère de problèmes historiques ou sociologiques. La pénétration de l’Orient n’est jamais rien d’autre pour eux qu’un petit tour de bateau sur une mer d’azur, dans un soleil essentiel.

Et cet Orient, qui précisément aujourd’hui est devenu le centre politique du monde (allusion à la conférence tiers-mondiste de Bandung en 1955, ndlr), on le voit ici tout aplati, poncé et colorié comme une carte postale démodée. (…)

Le procédé d’irresponsabilité est clair : colorier le monde, c’est toujours un moyen de le nier. (…)

De même pour les réfugiés, dont on nous montre au début une longue théorie descendant la montagne ; inutile, évidemment, de les situer : ce sont des essences éternelles de réfugiés, il est dans la nature de l’Orient d’en produire.”

Ça nous parle en 2020. Et c’est inquiétant.

Démystifier, oui mais pour se raconter quoi ?

La colonisation et la question raciale occupent une place centrale dans ce recueil, un peu comme l’illustration ultime de la malhonnêteté intellectuelle de “l’universalisme”.

Bien-sûr la sémiologie, l’étude du sens des mots, a des limites, et Barthes admet volontiers en introduction qu’il a probablement lui-même sa propre mythologie, sa propre intention cachée. Il parle en fait de biais cognitifs avant l’heure. Reconnaître que l’on a des biais et, si on les a identifiés, les annoncer, est déjà un bon point de départ pour sortir de l’hypocrisie et du cynisme du langage des médias de masse.

Pour combattre les mythes, il faut déjà déconstruire et démystifier (décoloniser les imaginaires dans notre cas) mais cela ne suffit pas, quelque chose reste à construire : des contre-récits, plus nombreux, qui disent explicitement d’où ils parlent, pour que l’on en connaisse les biais cognitifs et que l’on puisse se faire sa propre opinion à partir de sources variées qui emploient des langages et des mythes variés.

Barthes propose d’utiliser des termes chargés d’histoire et des néologismes pour lutter contre le langage des fausses évidences universelles et immuables, et réussir produire des récits honnêtes sur leur intention et leur portée politique (au sens noble, non partisan, du terme).

Néologismes et termes chargés d’histoire … “Désoriental, média métèque” c’est pas mal du coup, non ?

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