Nguyen An Ninh, métis culturel, héritier des Lumières

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Aujourd’hui, c’est au tour de Nguyen An Ninh d’entrer au panthéon décolonial. Écrivain et journaliste vietnamien (annamite pour utiliser le terme de l’époque), il a construit son engagement anticolonialiste à partir des idées des Lumières et dans les couloirs de la Sorbonne.

Les “Cinq Dragons” à Paris : une initiation révolutionnaire

Quand on pense indépendance de l’Indochine, on pense à Hô Chi Minh. Ce que l’on sait moins, c’est qu’Hô Chi Minh s’est beaucoup formé en France, et qu’il n’était pas le seul intellectuel indochinois formé à l’école française et en quête d’indépendance.

carte indochine colonisation décolonial
Indochine française de 1900 à 1945

Pour redonner un peu de contexte, les revendications nationalistes indochinoises émergent au début des années 1920, après une première guerre mondiale qui met à contribution 15% des 20–30 ans d’Indochine sur le front et dans les usines, sans reconnaissance ni amélioration des droits des indigènes (F. Grandhomme, 2014).

L’élan anticolonialiste provient de plusieurs courants (réformiste / révolutionnaire, inspiré par la France / par le Japon, monarchiste / républicain, pacifiste ou non … ) et est incarné par la présence de cinq intellectuels et militants à Paris, les “Cinq Dragons” : Nguyen Ai Quoc (futur Ho Chi Minh), Phan Chu Trinh, Phan Van Truong, Nguyen The Truyen et Nguyen An Ninh, dont il est question aujourd’hui.

cinq dragons indochine colonisation décolonial
Les “Cinq Dragons”

Pour en savoir plus sur la dynamique entre ces “Cinq Dragons” et leur rôle dans l’indépendance vietnamienne, lire l’article de l’historien franco-vietnamien Pierre Brocheux, Une histoire croisée : l’immigration politique indochinoise en France, 1911–1945 (2009).

Nguyen An Ninh étudie le droit à la Sorbonne et se lie d’amitié avec des intellectuels dreyfusards et anticolonialistes comme Romain Rolland, la journaliste également féministe Andrée Viollis, qui écrira en 1935 une grande enquête sur la torture, Indochine SOS, ou encore l’écrivain et journaliste Léon Werth.

De retour au Vietnam après ses études, il entreprend à seulement vingt-trois ans une campagne d’émancipation culturelle dans tout le pays, où il invite la jeunesse à se libérer à la fois de la domination coloniale et du conservatisme confucéen. Il distribue lors de meetings des extraits du classique de philosophie politique Du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau qu’il a traduit en vietnamien. Ho Chi Minh traduira lui aussi des textes de Montesquieu. Ironie, c’est de cette pensée révolutionnaire française, pour l’égalité et la souveraineté du peuple qu’il tirera son engagement anticolonialiste, comme il le dit dans la revue Europe dans un article nommé La France et l’Indochine :

Les « retours de France » ont reçu des mains des Français mêmes l’acte de condamnation du régime imposé par les coloniaux à l’Indochine (…). Ils combattent ouvertement au nom des idées humanitaires et des principes de 1789.”

Et si, au lieu de cacher honteusement la page historique de la colonisation, ou en en défendant coûte que coûte les aspects positifs pour ne pas être dans la “repentance” (comme sur le site cheminsdememoire.gouv.fr par exemple), on inscrivait fièrement la décolonisation comme une page heureuse de notre histoire française, comme une résistance inspirée de la Révolution de 1789 et de la pensée des Lumières, une aventure à laquelle colonisés indigènes ou naturalisés et français blancs ont participé ?

Une fierté et une meilleure connaissance de notre histoire de la décolonisation pourraient constituer des bases intéressantes pour terminer de décoloniser les imaginaires et les territoires et enfin aligner la réalité sociale française avec les valeurs “Égalité” et “Fraternité” qui ornent les frontons de nos mairies !

Car oui, c’est cela qui est beau : la France, si elle a été capable de l’esclavage et de la colonisation, a aussi fomenté leur destruction de l’intérieur. Comme l’écrit Nguyen An Ninh dans une correspondance à son ami et écrivain Léon Werth après son premier séjour en prison politique en 1926 :

“L’oppression nous vient de France, mais l’esprit de libération aussi.”

paris capitale du tiers monde décolonial

→ Un très bon ouvrage pour en savoir plus sur ces intelligentsias anticolonialistes qui se sont formées à Paris : Paris, capitale du Tiers-Monde — Comment est née la révolution anticoloniale, de Michael Goebel.

La question métisse en Indochine

Avant la désillusion de l’après Première Guerre Mondiale, tout se passait bien en Indochine et les élites étaient plutôt pro-coloniales, convaincues des aspects positifs de la domination française sous la gouvernance d’Albert Sarraut.

Cela n’est pas un hasard : la France (et les autres empires coloniaux européens) nourrit activement les élites pour en faire des alliées, “auxiliaires”, véritables chevilles ouvrières de la domination française en échange de privilèges (éducation, propriété, accès à la fonction publique, …).

Les métis (ainsi que les “métis culturels” comme Nguyen An Ninh) sont censés être les meilleurs agents du pouvoir colonial. La question métisse est centrale en Indochine, et vraiment spécifique à cette colonie.

En 1937, le sénateur Justin Godart constate que le nombre de naissances issues d’unions (légitimes ou non) entre hommes français et femmes annamites va bientôt dépasser celui des naissances issues d’unions entre hommes et femmes françaises, et alerte sur l’importance de traiter la question des métis :

“Notre devoir et notre intérêt est de faire pour eux une politique exempte de tout préjugé de race, si nous ne voulons pas qu’ils fassent contre nous une politique de rancœur.”

Le décret du 4 novembre 1928 (qui n’est plus disponible au Journal Officiel) avait déjà prévu de désormais comptabiliser un enfant métis comme Français et non plus indigène, peu importe si son père français l’a reconnu ou non, mais avec cependant des différences de droits liées à sa “francité” mesurée par des critères généalogiques et de degré de franchouillardise de ses mœurs.

Avant ce décret, les métis “eurasiens” candidats à la citoyenneté française devaient fournir un “certificat médical de race”…

Ces quelques éléments d’histoire montrent à quel point notre casse-tête identitaire français n’est pas daté de l’arrivée des immigré.e.s en France, mais plutôt de l’arrivée de la France dans les colonies ! Avec toujours cette même question de l’inclusion par l’Etat des métis hier, français issus de l’immigration aujourd’hui, toujours enfants de la République mi-hybrides, mi-illégitimes.

C’est cynique mais c’est par le nombre (#grandremplacement) et l’élévation sociale que ces enfants de la colonisation ont obtenu des droits progressivement, comme on le voit dans l’exemple indochinois. L’époque coloniale est terminée, mais on peut comparer le “profil bas” des immigré.e.s de première génération à l’envie d’exister pleinement en tant que français multiculturels des deuxièmes générations et suivantes.

Au passage, on comprend qu’accuser les antiracistes d’utiliser le mot de “race”, c’est ignorer l’histoire et le rôle de ce mot dans la législation de l’inégalité des citoyens il n’y a pas si longtemps, et les classifications inconscientes héritées de cette époque et dont on a du mal à se débarrasser.

enfants de la colonie

Pour approfondir ce sujet du métissage, lire Les enfants de la colonie — Les métis de l’Empire français entre sujétion et citoyenneté de la sociologue et historienne Emmanuelle Saada (quelques extraits disponibles ici).

Nguyen An Ninh, le soft power d’un journaliste

L’originalité du “métis culturel” Nguyen An Ninh, c’est son moyen d’action : là où la plupart des indépendantistes s’engagent dans des partis politiques, son arme principale est le journalisme.

Un parcours qui commence très tôt puisqu’il devient à 15 ans seulement rédacteur en chef du Courrier Saïgonais, puis journaliste pour le journal français communiste et anticolonialiste Le Paria, co-fondateur du journal indépendantiste vietnamien francophone La Cloche Fêlée, qu’il aura l’idée de sous-titrer avec ironie “organe de propagande des idées françaises”. Il crée ce journal avec l’un des Cinq Dragons, Phan Van Truong et le métisse franco-vietnamien Eugène Dejean de la Bâtie. Après l’interdiction du journal, il évolue vers une ligne plus révolutionnaire en contribuant aux journaux La Lutte, Trung Lap et L’Annam. Au fil de sa carrière, il aura beaucoup plus écrit en français qu’en vietnamien , ce “butin de guerre” de la colonisation selon l’expression de l’écrivain Kateb Yacine.

Pour toutes ses “manoeuvres subversives”, il ira en prison à cinq reprises et mourra à seulement 43 ans au bagne de Poulo Condor.

Ce travail de soft power est une inspiration pour qui veut contribuer à faire évoluer la société : la tribune médiatique est aussi importante que l’action politique. Si le journaliste traite des “faits”, il produit nécessairement des angles, des récits, et in fine une vision du monde, même chez les médias qui pensent être totalement objectifs et “neutres”. La pluralité des médias est donc un enjeu de démocratie et de représentation, et l’essor d’un contre-pouvoir indépendantiste vietnamien aussi grâce au travail de journalistes comme Nguyen An Ninh en est un excellent rappel !

Crédit photos : Wikimedia Commons

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